La seconde matinale de l'Agora 41 portant sur le thème de l'éducation et la formation au numérique s'est tenue le mardi 16 juin 2020. Les participants, membres de l'Agora 41 et agents de l'ANSSI, ont pu ainsi échanger et identifier les grands enjeux auxquels le système éducatif est confronté.

L’éducation et la formation aux métiers du numérique constituent un enjeu majeur pour l’Education nationale

La Direction générale de l'enseignement scolaire (DGESCO) dispose de deux leviers au niveau des lycées.

Au niveau du lycée général, la DGESCO a introduit la spécialité Numérique et sciences informatiques (NSI). Il s’agit d’un enseignement lourd, pris en classe de 1ere, représentant 4h/semaine en classe de 1ere puis 6h/semaine en classe de terminale. Elle est portée par 2 types de populations : (i) des professeurs formés durant 18 mois dans le cadre d’un diplôme inter-universitaire ; (ii) des professeurs titulaires du CAPES numérique nouvellement créé, permettant de constituer un corps professoral pour les disciplines liées à l’informatique et au numérique avant la mise en place d’une agrégation par l’Education nationale. Cette spécialité rencontre un important succès tant au niveau des élèves (prise par 10% des élèves au cours l’année scolaire 2018-2019) que des professeurs (2500 candidats alors que les projections en estimaient 1500). Toutefois, cette spécialité fait face à un problème d’attractivité concernant les jeunes filles (prise à 85% par des garçons).

Au niveau de la filière professionnelle, la conférence des diplômes entamée en février 2020 cherche à renouveler la carte des diplômes. L’objectif est d’introduire des diplômes en cyber correspondant à des niveaux d’études moindre et de favoriser le développement progressif de la carrière dans les métiers du numérique par la formation continue. La nouvelle cartographie des diplômes sera disponible en septembre 2021 et sera implantée dans les lycées professionnels par la suite.

La DGESCO porte une attention particulière à ce que la formation au numérique débute tôt dans le parcours scolaire et ne se limite pas à ses aspects techniques

Aujourd’hui, les développeurs et architectes de systèmes ont une très bonne connaissance technique des outils mais ne sont pas sensibilisés à leurs enjeux sociaux et éthiques.

Sensibiliser au numérique tôt dans le parcours scolaire ainsi que tout au long de la vie est un objectif fort de l’Education nationale, qu’elle promeut notamment au travers de la plateforme PIX. Il s’agit d’un service public en ligne dont l’objectif est d’évaluer le niveau de maîtrise des connaissances et compétences numériques de chacun tout au long de la vie. Tout citoyen peut s’inscrire gratuitement sur cette plateforme pour évaluer ses compétences numériques et les développer. Cet outil de certification intervient dans la scolarité de l’élève à partir du cycle 4. Il s’inscrit dans la continuité des compétences numériques construites dès le cycle 2 et visibles au travers du livret scolaire unique (LSU) à partir du CM2. Le projet PIX est développé conjointement par le Ministère de l’éducation nationale et de la jeunesse, le Ministère de l’enseignement supérieur, de la recherche et de l’innovation, le Centre national d’enseignement à distance (CNED), l’Université Ouverte des Humanités (UOH), l’Université de Strasbourg et le Conservatoire national des arts et métiers (CNAM) et permet d’obtenir une validation des compétences numériques.

Par ailleurs, la sensibilisation à la place du numérique dans société est développée dès le primaire. Elle est par la suite intégrée au collège à travers l’enseignement moral et civique dans lequel une dimension numérique est présente (place du citoyen dans une civilisation numérique, enjeux de la citoyenneté numérique). Par ailleurs, tout au long du parcours scolaire, différents enjeux du numérique sont abordés, comme l’éducation aux médias et à l’information. Dans le cadre de l’enseignement Sciences numériques et technologie (SNT, enseignement obligatoire de 1h30/semaine), ces dimensions citoyennes sont intégrées.

La formation au numérique fait face à quatre grands enjeux

Face à l’enjeu de l’employabilité, l’enseignement du numérique, domaine en constante évolution, devrait être en adéquation avec les besoins des entreprises sur les territoires

La méthode retenue par la DGESCO consiste à partir du besoin des entreprises et d’adapter la cartographie des diplômes aux profils recherchés. Par ailleurs, la DGESCO s’appuie sur la création de mentions complémentaires aux diplômes existants pour diversifier les profils et assurer la portabilité des compétences acquises et les faire valoir pour candidater à une formation d’un niveau supérieur. La carte de formation est créée rectorat par rectorat. L’enjeu consiste à définir une formation qui soit proche du bassin industriel et d’emplois.

A cet égard, la dimension géographique est une préoccupation forte de la DGESCO, la géographie étant un paramètre psychologique de choix. En effet, les jeunes ont tendance à se tourner vers les formations proches de chez eux : dans leur démarche d’orientation professionnelle, ils ne cherchent pas où est la formation qu’ils souhaitent, mais quelle formation est à disposition autour d’eux. Un autre enjeu fort est celui de définir un maillage territorial permettant à tout jeune de suivre une formation Bac Pro ou BTS cyber.

La question de l’évolution des diplômes dans le domaine numérique est également centrale, afin d’éviter qu’ils ne deviennent obsolètes. A cet égard, il convient de distinguer le diplôme et son contenu. Aujourd’hui, il existe peu de diplômes dans le domaine numérique alors même que les besoins sont croissants. Il s’agit donc de faire évoluer le contenu du diplôme. Cela pose la question du plateau technique : le titre du diplôme est le même mais le plateau technique évolue. Concernant la formation en continu du corps professoral, ces derniers ont besoin de périodes en entreprises pour réadapter leurs connaissances aux nouveaux besoins ainsi qu’aux nouvelles technologies et techniques.

Face aux besoins croissants dans les métiers du numérique, la maitrise de l’évaporation des personnes formées est un enjeu crucial

Aujourd’hui, la DGESCO ne dispose pas du taux d’évaporation dans les différents secteurs. Un indicateur pourrait être le nombre de diplômes mais ils ne sont pas assez typés pour permettre d’évaluer les taux d’évaporation. « Parcoursup » pourrait offrir des solutions pour mesurer ce taux d’évaporation.

Par ailleurs, on constate une forte croissance du nombre de personnes qui sont issues d’autres formations et se tournent vers l’enseignement. Le 3e concours est un des viviers de recrutement de l’Education nationale qui affiche la plus forte croissance. Il serait intéressant de savoir d’où ces personnes viennent.

Face à l’enjeu de limitation du temps d’écran chez les jeunes, les opportunités pédagogiques nouvelles offertes par le numérique doivent être relativisées

Le numérique entretient des liens étroits avec le jeu sur un double plan. D’une part, il permet de renouveler les méthodes pédagogiques en introduisant une dimension ludique, faisant du numérique un vecteur de la démocratisation de l’apprentissage. D’autre part, le jeu constitue souvent le premier contact des jeunes avec l’outil numérique et pourrait donc être un point d’entrée efficace pour attirer les jeunes vers ces filières.

L’éducation nationale est alors prise entre deux feux : éduquer au numérique (faire en sorte de permette un usage responsable des outils et savoir se positionner dans un environnement façonné par des outils dont on ne comprend pas les tenants et aboutissants) et l’injonction à ne pas exposer aux écrans. Le principe d’utiliser le jeu dans les méthodes numériques d’apprentissage est intéressant car c’est un des leviers pour donner le goût, mais ne doit pas conduire à surexposer les jeunes aux écrans.

La plateforme « apprendre avec le jeu numérique » intègre des éléments de jeu sans lien avec les écrans dès le plus jeune âge (initiation au code informatique sans les écrans, cryptographie), apportant une réponse à l’enjeu du temps d’exposition aux écrans.

Toutefois, le développement du serio ludere (serious game) est un élément de pédagogie intéressant, notamment pour lutter contre le décrochage scolaire au travers de sa dimension interactive. A titre d’exemple, le logiciel matador repose sur des enjeux de jeu (calcul mental) mais reste un vrai jeu pédagogique.

Le secteur du numérique fait par ailleurs face à un enjeu de féminisation, et plus largement de diversité et d’inclusion

Le secteur du numérique souffre d’un manque de diversité, notamment concernant son attractivité auprès des jeunes filles. Pourtant, au milieu des années 1990, le domaine cyber comptait 40% de femmes. Dans un contexte d’affirmation de la place des femmes dans le milieu professionnel et à la faveur d’un tournant technologique, l’informatique a constitué pour les femmes une voie d’insertion privilégiée dans le métier d’ingénieur (Stevens, 2007). Toutefois, le développement du numérique s’est accompagné d’une dé-féminisation des emplois du secteur informatique, notamment pour les postes moins qualifiés (les femmes ne représentent que 11% des techniciens contre 19% en 1982). Ce processus semble amené à perdurer puisqu’il concerne également les formations initiales en informatique (seulement 9% des étudiants de sections techniques spécialisées « Informatique et traitement de l’information » sont des filles, Stevens 2017).

Le renforcement de l’attractivité de cette filière auprès des jeunes filles est donc un enjeu important. La fondation Femmes@numerique a lancé un appel à projet sur des outils pédagogiques à disposition de la communauté enseignante au sens large, témoignant des investissements spécifiques qui sont réalisés en ce sens. Cependant, la problématique de la féminisation du secteur numérique est un phénomène culturel et social qui ne peut être combattu uniquement à l’école. Il convient de s’emparer collectivement du sujet. La féminisation pourrait passer par le canal des métiers de l’enseignement qui sont structurellement plus féminisés que d’autres. C’est un levier intéressant car il y a un effet de modèle du professeur. Une initiative repose d’ailleurs sur des partenariats avec l’INRIA, dont l’objectif est de faire intervenir une scientifique du numérique dans chaque lycée.

Toutefois, au delà des dispositifs mis en place pour sensibiliser les jeunes filles aux filières du numérique, il est nécessaire d’encourager la recherche en sciences humaines et sociales pour comprendre les déterminants de ce désintéressement des jeunes filles pour le numérique. L’hypothèse d’une exclusion naturelle de ces filières a été avancée par des chercheurs qui ont mis en évidence des mécanismes d’autocensure chez les jeunes filles et de poids des stéréotypes sociaux sur l’orientation scolaire.

Plus largement, la diversité sous toutes ses formes devrait être mise en oeuvre dans le secteur numérique, notamment concernant la diversité cognitive. Le numérique est également un levier d’inclusion pour les personnes très éloignées de l’emploi. A cet égard, la formation aux compétences numériques de base pour lutter contre le chômage de longue durée est un des axes prôné dans la réforme de l’insertion par l’activité économique (Conseil de l’inclusion dans l’emploi, 2019).

La coopération avec le tissu local et l’enseignement supérieur devrait structurer le développement à venir de la formation, comme en témoigne le projet de Cybercampus

La dimension territoriale est la pierre angulaire de la construction des nouvelles formations au numérique, tendance également à l’oeuvre au sein d’autres Etats européens

Afin de favoriser un développement durable local qui profite à l’emploi, les pôles territoriaux de coopération économique (PTCE) se sont multipliés en France. Il s’agit de regroupement d’entreprises de l’économie sociale et solidaire (ESS), d’entreprises commerciales, d’acteurs publics et d’organismes de formation, d’enseignement ou de recherche. Sur un territoire déterminé, le PTCE favorise la coopération de ses membres en faveur du développement économique local. Porteurs d’emplois et de projets innovants, les PTCE permettent de mieux appréhender les besoins locaux en métiers du numérique.

L’Education nationale porte une attention particulière à la couverture territoriale dans un double objectif d’assurer la concentration nécessaire à la construction de clusters attractifs et la dilatation géographique des centres de formations, les capacités d’accueil des organismes de formation étant limitées. Aujourd’hui, les campus des métiers des qualifications d’excellence sont de véritables pôles territoriaux qualifiés, présents sur tout le territoire.

La comparaison européenne peut être source d’inspirations pour les défis locaux en matière d’éducation et de formation au numérique. L’Allemagne a ancré ses enseignements au sein des Länder, dans lesquels des pôles numériques ont été développés afin de renforcer l’attractivité des territoires et de répondre aux besoins du tissu industriel et des entreprises présentes.

Par ailleurs, la Suisse et l’Allemagne ont mis en place des dispositifs permettant à des adultes de suivre un cursus lycée/premières années de faculté, distinct du dispositif de formation continue. Cela représente une opportunité, notamment pour les femmes, de se reconvertir et de reprendre une activité professionnelle.

La relation entre enseignement supérieur et enseignement secondaire s’articule aujourd’hui davantage autour des CPGE et des BTS

La relation entre l’enseignement secondaire et supérieur est au coeur d’un continuum pédagogique concernant la formation au numérique. Aujourd’hui, il existe une myriade de formations créées dans toutes les disciplines, et les universités, qui sont autonomes, essaient de s’y adapter. Toutefois, au niveau licence, notamment dans les sciences humaines, cela reste embryonnaire. L'éducation au numérique au cours du cursus scolaire cherche à balayer l’ensemble des disciplines numériques. Au lycée, des ramifications se développent au travers de la diversité d’options proposées en lien avec le numérique.

Concernant les formations courtes post-bac (CPGE, BTS) plus spécifiquement, l’implication de l’éducation nationale est forte, en coopération avec l'enseignement supérieur. Le principe d’autonomie des universités les laisse libres de faire ce qu’elles veulent. Elles prennent donc les élèves tels qu’ils sont formatés. Aujourd’hui, la vraie interaction entre l’Education nationale et le sup s’articule plutôt autour des CPGE et des BTS.

L’ANSSI, déjà impliquée à différents niveaux dans la formation et la sensibilisation aux enjeux de sécurité numérique, poursuit ses efforts dans le cadre du projet de Cybercampus

Concernant la formation au numérique, l’ANSSI a développé le programme de formation « SecNumEdu » afin de promouvoir l’enseignement de la sécurité numérique dans l’ensemble des professions. La formation continue « SecNumEdu » vise à sensibiliser les employés à l’usage des réseaux, sans objectif d’en faire des experts. De plus, le MOOC de l’ANSSI « SecNumAcademy » vise à sensibiliser le grand public à la cybersécurité.

Par ailleurs, l’ANSSI est impliquée dans le projet de création d’un campus dédié aux enjeux du numérique, qui vise à renforcer les synergies entre acteurs publics, privés et académiques, au travers de leur rassemblement au sein d’un même lieu de dimension nationale, attractif, connecté aux développements en régions et visibles en Europe et à l’international. La formation des professionnels au numérique y tient une place importante. Ce lieu permettra de plus la rencontre entre les professionnels de la formation et les entreprises.